mardi, janvier 03, 2006

Expatriation...

Je rebondis sur un article de Bruno Savy, relatif à l'attrait indéniable, et difficilement résistible, qu'exerce le Canada en général, et le Québec en particulier, sur l'âme française en mal d'espace, d'aventure, de tranquillité... et de changement de vie !
Dans son texte, Bruno évoque principalement les raisons matérielles qui sont susceptibles de venir refroidir les ardeurs d'expatriation des français déjà plus ou moins confortablement "établis" dans la vie active en France.

Si je partage totalement son point de vue que quelques orignaux et ours bruns égaillés dans des espaces infinis ne valent quand même pas nos nombreux avantages sociaux à la française, il me semble que d'autres motifs, plus psychologiques ceux-là, freinent également les velléités d'émigration au départ de la France (ou d'un autre pays), fut-ce pour faire son nid dans un coin aussi douillet que la belle province.

Pendant un an, nous avons croisé un nombre important d'immigrants au Québec, majoritairement originaires d'Europe (au premier rang : la France), mais aussi, pour certains, des Etats-Unis (aussi étonnant que cela puisse paraître : des démocrates en ruptures de ban avec leur chef d'Etat), ou encore d'Afrique.
Au fil de ces rencontres, et des discussions engagées sur le sujet avec ces cobayes bienveillants, une certitude a fini par se faire jour dans mon esprit indécis : si elle n'est pas motivée par des raisons économiques (ou religieuses) très fortes, l'expatriation définitive est une illusion qui devient tôt ou tard douloureuse.
Et même dans ces deux cas, lorsque l'immigrant fuit une crise économique désespérante ou recherche une plus grande liberté de culte, la première génération d'immigrants est toujours plus ou moins une génération sacrifiée.
Ecartelés entre deux pays, entre deux cultures, les jambes en grand écart au dessus d'un océan immense dans le cas qui nous intéresse présentement, les immigrants de la première génération ressentent invariablement une certaine forme de mal du pays, un spleen qui s'abreuve à la source des amis progressivement perdus de vue, des parents vieillissants qui se sentent éloignés (pour ne pas dire délaissés), des références culturelles qui finissent toujours par manquer, des souvenirs nationaux qui inspirent une nostalgie lancinante...
Si les choses ne sont pas forcément plus évidentes pour la seconde génération d'immigrants (on le voit bien en France avec les beurs de seconde génération, déchirés entre un pays de naissance qui les accepte plus ou moins spontanément, et un pays d'origine qui ne les reconnaît plus, ou dans lequel ils ne se reconnaissent pas), celle-ci a au moins l'avantage de se construire dès le départ dans sa nouvelle terre, et de pouvoir se forger une histoire, des références, un tissu social, bien implanté dans son milieu de vie.

A force d'entendre des immigrants me décrire à quel point ils en étaient arrivés à regretter leur pays d'origine (souvent sur la base d'un souvenir idéalisé.. comme ils idéalisaient au départ leur pays d'adoption), à déplorer le temps passé au loin sans voir vieillir parents et/ou amis, les uns au bout de quelques années seulement, les autres au bout de plusieurs décennies, je suis arrivé à la conclusion que l'expatriation définitive était un rêve.

Ce qui ne signifie pas pour autant, loin de là, que je ne crois pas en l'expatriation provisoire. Bien au contraire. Circonscrite dans le temps (d'une durée variable selon l'âge, la situation, le contexte personnel, familial...), elle me semble source d'un indéniable enrichissement culturel et intellectuel. En connaissant autrui, ailleurs, on apprend sans nul doute à se connaître soi même, et je ne saurais trop conseiller à chacun de se frotter à cette merveilleuse expérience.
Simplement, l'inéluctabilité du retour constitue à mon sens le garde fou contre une certaine forme de désenchantement.

Alors bien sûr, si l'on ajoute à ces considérations "mentales", des états d'âme plus matériels, liés à la perte d'une situation (il faut en moyenne deux ans aux immigrants français pour retrouver le niveau de vie auquel ils ont renoncé en immigrant, ce qui signifie que pendant deux ans, ils vivent moins bien au Québec qu'en France), à la protection sociale française (perso, je me dis qu'il vaut peut-être mieux passer quelques semaines ou mois au chômage pour se donner le temps de retrouver un job intéressant, plutôt que vivre avec la garantie de retrouver tout de suite un "mac'job"), au système de soins solidaire (l'expérience des frais dentaires au Canada est un classique... j'avais entendu là-bas une histoire analogue), on comprend aisément que certains y réfléchissent à deux fois (et même à trois, ou quatre) avant de faire le grand saut.

Ce qui est amusant, c'est que pendant cette année passée au Québec, j'ai rencontré également nombre de québécois qui fantasmaient littéralement sur la France. De là à penser que l'on voit toujours l'herbe plus verte dans le champ du voisin, il n'y a qu'un petit pas...
Entre ces innombrables collègues québécois qui m'affirmaient, à moitié sur le ton de la plaisanterie, qu'ils adoreraient échanger leur situation québécoise avec ma situation parisienne, cette gestionnaire qui me disait qu'elle gardait un somptueux souvenir de Paris, où elle avait eu l'impression de se déplacer "dans une carte postale", ces autres collègues qui louaient cette France dans laquelle on a "l'impression de changer de pays à chaque fois qu'on change de région", je me suis fait l'effet d'un privilégié de la vie qui s'ignorait superbement.

Pour modérer quelque peu mes affirmations, et remettre un brin de baume au coeur de ceux qui s'imaginent qu'ils partent pour la vie, je conclurai en précisant que ce qui précède relève d'une analyse et d'un avis hautement personnel, qui n'exclut en aucune façon les exceptions au principe.
Enfin, nul doute qu'Annie, dont la fidélité n'a d'égale que l'impartialité de jugement, aura une opinion pertinente à faire valoir en la matière, en sa qualité de québécoise expatriée avec un français dans un lointain pays d'Europe centrale.

5 Comments:

At 7:03 AM, Anonymous Anonyme said...

Salut, devine c'est qui?

Ca depend surement des expatries qu'on rencontre. Au Quebec j'ai, pour ma part, rencontre plus d'immigres qui ne regrettaient pas du tout la situation qu'ils avaient dans leurs pays...ce qui n'empeche evidemment pas les moments de nostalgie.
Je connais aussi des quebecois qui sont en France avec l'intention d'y rester, d'autres qui croient que le Quebec est mieux, meme chose pour les Francais au Quebec...Je pense que tout ca est vraiment a voir cas par cas et que tous les scenario sont possibles, du pire au meilleur.
Je n'ai jamais reve de la France, c'est l'amour qui m'a menee vers ce pays. Dans l'ensemble, j'ai beaucoup apprecie la periode ou j'y ai vevu. Je n'y suis pas restee assez longtemps (8 mois) pour voir les pretendus avantages sociaux francais. Je dis pretendus parce que j'en ai souvent entendu parler sans pour autant en constater la superiorite par rapport aux avantages sociaux quebecois. Ce qui m'a frappe par contre, c'est la tension sociale qui regne en France...je ne parle pas des derniers evenements, mais d'une ambiance generale. Meme a une petite echelle, dans un cercle plus restreint, j'ai l'impression qu'il existe en France des codes a respecter qui sont beaucoup plus precis et serres qu'au Quebec, je sentais la-bas beaucoup plus de tabous et de sujets "dangereux". Il y a toujours, meme dans les situations les plus simples, un certains decorum a maintenir, la decontraction est difficile a obtenir...en tout cas, c'est ma perception et j'ai eu l'occasion d'en parler avec d'autres qui partageaient ce point de vue. D'autres trouvent au contraire que ce decorum donne un cachet tres special et distingue...tout est une question de perception personnelle je pense. Bref, les deux pays ont surement du bon et du mauvais, mais je pense que nos choix dependent de nos priorites... d'un cote le confort materiel, de l'autre la tranquilite d'esprit et la simplicite...d'un cote la beaute des lieux creee par l'histoire, de l'autre, une beaute toute differente en espace. C'est trop rapidement resume evidemment, mais tout ca pour dire que les deux pays ont des richesses qui peuvent paraitre mieux ou pires, qu'on peut adopter ou rejeter pour toujours ou pas, selon les personnes.
Pour ce qui est de la Roumanie, ca s'est passe differemment (une tres longue histoire), mais il n'y a pas de doute pour nous deux: notre expatriation en Roumanie n'est pas definitive.

Ce n'est que depuis que j'ai quitte le Quebec que je sais qu'il est mon seul vrai "chez moi". Ca ne m'empeche pas de profiter de ce que je vis ailleurs, mais le retour sera pour moi inevitable.

Sur ce, bonne annee!

Annie

 
At 3:02 PM, Blogger nuagenvol said...

Québec, Roumanie, France... je pense que l'expatriation réussit quand on gomme ces frontières là.
Ses frontières.
Pour réussir l'aculturation. Le mélange. Pas facile bien sûr.
Si je pouvais aller vivre demain au Québec, j'irais.
Et je crois que j'irai.

Expatrié sur Terre, ça ne veut plus rien dire. Quoique... mais au moins cela repose la mesure du monde.

 
At 3:44 AM, Anonymous Guide emigration quebec said...

Effectivement, une émgration en bonne et due forme peut réserver bien des surprises (voire des déceptions). Pour preuve le récit de cet expatrié, Foulque d'Origny, lien fort utile pour tous ceux qui envisagent d' émigrer au Quebec:
http://www.le-pays-sans-volets.com ou ici

 
At 4:10 PM, Anonymous Nancy said...

Bonjour,

Je viens de découvrir votre blog et j'ai lu ce texte avec beaucoup d'intérêt et de plaisir.

En tant que Québécoise, je fais jsutement partie de ceux et celles qui trouvent que la France est un merveilleux pays. Certes, je n'y ai jamais vécu, mais mon mari et moi y sommes allés une dizaine de fois, pour des séjours de trois semaines et le plus souvent quatre semaines. Tant qu'à partir ... Mon mari est même allé deux fois y faire du vélo avec un copain.

Ma belle-soeur y a également vécu deux ans (au Mans). Elle est retournée en Californie où son mari vient de perdre son emploi. Eh bien, idéalement, ils aimeraient retourner en France où ils se sont fait de nombreux amis.

Oui, c'est vrai : en France, d'une région à l'autre, le paysage change et l'architecture également. Quant à la gastronomie, nous avons toujours été étonnés de manger comme des rois pour des prix très corrects dans des villages.

D'ailleurs, nous comptons bien retourner en France cet été et, à l'approche de la retraite (nous n'en sommes pas loin et notre fille aura grandi), nous aimerions vraiment aller passer trois mois d'hiver dans le sud de la France.

Je reviendrai lire votre autres commentaires, car ils sont très bien écrits et fort intéressants.

Bonne journée,

Nancy
Longueuil

 
At 4:12 PM, Anonymous Nancy said...

Le lien proposé plus haut n'existe plus ... dommage.

 

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