vendredi, juillet 08, 2005

Aparté économique : Le Québec, pays du «pourboire»

Ne lui en déplaise, le Canada qui se situe plutôt dans le top des pays développés, partage une étrange caractéristique avec les pays en voie de développement.
Ils brillent autant l’un que les autres par la généralisation de la culture du pourboire.
«Tips» ici, «bakchich» ailleurs, ce sont toujours les mêmes notions, sonnantes et trébuchantes, qui viennent saler l’addition de façon informelle.
S’il est parfaitement légitime de rémunérer un service, et que celui-ci soit facturé de manière automatique et équitable au client, il semble plus contestable de faire intégralement peser sur la conscience du consommateur le poids d’une prestation de travail régulière. D’autant plus contestable que l’institutionnalisation coutumière d’un pourboire de 15% neutralise complètement les caractères théoriquement discrétionnaires et aléatoires du jugement du client. Tous les services ne se valant pas, il est paradoxal de prétendre les gratifier de façon uniforme tout en les laissant officiellement à l’appréciation du bénéficiaire.
Entendons-nous bien : si les services sont déjà inclus dans l’addition, ils n’ont pas lieu d’être facturés une seconde fois sous forme de pourboire, a fortiori à hauteur d’un seuil, loin d’être bénin, établi à l’avance.
Et si, à l’opposé, les services ne sont pas inclus dans les factures, et que leurs prestataires ne tirent leur rémunération que desdits pourboires, il serait grand temps de les intégrer pour de bon dans la note, ne serait-ce que pour garantir le salaire de leurs bénéficiaires.
Il en résulte des situations assez ubuesques, où des serveurs s’offusquent de ne pas recevoir leurs 15% «réglementaires» lorsque leur intervention s’est limitée à décrire une formule de buffet et à présenter la note finale.
Le comble du pourboire immérité est atteint, à mon sens, dans les fast-foods, qu’il faudrait être bien mal avisé pour célébrer pour la qualité du service. Ce truisme ne les dissuade pourtant pas d’exposer, à côté des caisses, les récipients de rigueur pour recevoir les généreuses oboles des clients, probablement ravis de passer commande debout à la caisse, de ne pas attendre trop longtemps leurs mets, avant d’aller déposer tout seuls comme des grands leur encombrant plateau sur une table un peu moins sale que les autres, dans un coin exigu de la pièce.
Là, franchement, je ne me remets pas de voir qu’un pourboire est recommandé, même s’il m’arrive, par une sorte de naïve compassion envers les jeunes gens qui financent leurs études avec ce genre de boulot, de mettre la main à la poche, je le confesse.
Avec un pourboire obligatoire de 15% à rajouter à la douloureuse, la prévision des coûts des services devient rapidement un exercice de calcul mental, qui tourne fatalement à l’avantage du prestataire.
Qui souhaiterait en effet, passer pour le pingre de service (c’est le cas de le dire) en omettant d’inclure les 15% de rigueur ? (les français se sont toutefois acquis sur ce point auprès des québécois une mauvaise réputation, passant pour ceux qui laissent le moins).
Et qui peut se targuer de calculer de tête rapidement un pourboire de 15% sur une note de 33.89 $ ?
On en arrive donc toujours au point où le souci de rapidité et d’efficacité se mue en générosité plus ou moins consentie, et où l’on arrondit le pourboire à la hausse… et hop, voilà que mes 33.89 $ se transforment en 40 $, pour s’épargner les mesquins retours de monnaie sur le pourboire… Pourtant, 15% ajoutés à 33.89 $ ne font jamais que 38.97 $.
L’équation devient encore plus terrible si l’on songe que les prix au Canada sont toujours affichés Hors Taxes, et que les taxes (au nombre de 2 distinctes et cumulatives) représentent à elles seules 15 autres % supplémentaires à la facture.
Avantage, lorsque je connais le montant des taxes, je peux déterminer plus facilement le montant du pourboire raisonnable :-).
Cela signifie quand même que, entre le moment où je commande dans un restaurant, et celui où je paye, les prix connaissent une fulgurante inflation de 30%… ce qui change quelque peu la donne !
Bien sur, certains produits de consommation échappent à la taxation abusive, selon qu’ils sont prêts à être consommés ou que leur consommation suppose une intervention entre l’achat et l’utilisation, ou bien qu’ils sont achetés en quantité supérieure ou égale à 6… ces opaques subtilités, qui vient brouiller encore d’avantage les cartes au moment des courses (par exemple) ajoutent au régal du dépaysement.
Mais ce que je ne m’explique pas, ou alors avec des motifs qui me semblent difficilement assumables par la société de consommation canadienne, c’est que les taxes sont intégrées sans problèmes aux coûts de certains (trop rares) produits.
Ainsi des vins et spiritueux distribués par la Société des Alcools du Québec, qui ne réservent aucune mauvaise surprise lors du passage en caisse : les étiquettes des prix tiennent compte des taxes.
Idem pour l’essence… ou encore pour divers produits à l’attention principale des touristes, que certains esprits lucides ont cru bon de préserver des maux de tête et autres nœuds d’estomac au moment de régler l’addition.
Car sinon, dans la majorité des cas, ce que cette situation produit, c’est, au mieux, l’incapacité frustrante, et ponctuellement paralysante, de prévoir à l’avance ses dépenses (pas moyen d’optimiser mes 12$ en poche quand je vais faire des emplettes chez un dépanneur), et au pire l’air ahuri et les protestations virulentes des touristes qui demandent des explications à n’en plus finir lorsqu’ils ne comprennent pas comment leur note de repas est passée d’un coup de 100 à 130 dollars.
D’où cette réflexion d’un commerçant québécois en voyant ma mine amusée devant la fureur d’un maudit français de passage, sidéré par le mode de facturation : «les clients qui ont pas l’habitude ont toujours l’impression qu’ils se font fourrer»…euh, pardon «arnaquer» :-))

Pourtant, la solution serait très simple. Elle lèverait une bonne fois pour toutes les risques de débat : intégrer taxes et services dans les prix !
Toutefois, avec mon esprit mal tourné, je n’ai pas de peine à deviner que la hausse spectaculaire qu’une telle opération produirait sur les étiquettes aurait un effet dissuasif des plus malvenus sur la consommation.
Pourtant, la somme tirée du porte monnaie serait bien la même, mais je suppose que l’on craque plus facilement pour un bien qui affiche 15% de moins que son prix réel..
Et l’alcool me demanderez vous ? Je ne peux que subodorer que la politique incitative qui s’applique à la majorité des biens de consommation, n’a pas cours dès lors que l’on parle d’alcool, avec les conséquences facheûses que sa consommation irraisonnée produit sur la santé, les accidents de la route, les rapports sociaux, etc…
Je fabule peut-être, mais je me dis que pour une fois, dans le cas des alcools, une logique de santé publique a pris le dessus sur la logique de la société de consommation, ce qui n’est déjà pas si mal…

4 Comments:

At 12:57 PM, Anonymous Anonyme said...

Bonjour Seb
Comme d'habitude, j'y vais de mes petites precisions qui ne sont peut-etre pas evidentes...Pour les pouboires, le probleme est que les lois sont contradictoires (si rien n'a change depuis mon depart). C'est a dire que les pourboires ne sont pas une obligations pour le client, et nul ne peut l'exiger, le 15% n'etant qu'une suggestion. La ou ca coince, c'est que les personnes travaillant dans des metiers a "pourboires", doivent absolument declarer 15% de leur caisse de la journee comme si c'etait un revenu sur. Donc en gros, le client n'est pas oblige de donner, mais l'employe est obliger de declarer a l'impot de l'argent qu'il n'a peut-etre pas gagne!!! Si un client ne donne pas le pourboire, il est dans son droit, mais le fait est que le serveur vient de payer pour le servir...ce qui explique assez bien sa mine deconfite (et c'est du vecu!)...C'est beau la loi, hein?

Pour les taxes, je suis la premiere a penser que les prix devraient etres affiches avec les taxes, c'est tellement moins complique! Pour les produits deja taxes (essence, alcool, cigarette, etc) ils sont peut-etre affiches ainsi parce que le client aurait les yeux rond de connaitre le taux de taxe (qui depasse largement les 15% pour ces produits)...ce n'est qu'une hypothese, en realite je ne sais pas pourquoi c'est comme ca...

Annie

 
At 5:01 PM, Anonymous Anonyme said...

comme d'habitude, je ne suis absolument pas d'accord avec seb... c'est la totale aujourd'hui.. avec l'article de libé que tu m'as envoyé (que je n'avais pas lu sur le moment) et qui m'a proprement atteré, tellement il me paraît malhonnête..

déjà, comparer le canada aux pays en voie de développement parce-qu'il a "une culture du pourboire" est assez ...étonnant... C'est comme si les anglo-saxons comparaient la France aux pays collectivistes pour cette même absence de pourboire.. c'est de la même veine..

ce qui m'étonne le plus pour quelqu'un d'aussi cultivé, c'est ce regard toujours aussi "franchouillard" sur les choses...;o)

chaque pays a ses cultures et traditions avec à chaque fois des avantages et inconvénients.

Mais pour revenir aux pourboires, j'ai équipé, comme tu le sais,plus de 150 restaurants à Paris. Je connais donc très bien ce problème de pourboires et il est en France aussi TRES complexe.. mais bien sûr dans notre pays, tout est caché au consommateur et vraiment pas transparent. En France, il y a de nombreuses possibilités de calculer ce service 15% : sur le TTC service compris, TTC hors service, HT service compris, HT hors service, etc.. le service 15% n'est plus obligatoire en France depuis 25 ans, Giscard ayant "mensualisé" ce secteur. Une minorité de restaurants l'utilise en France maintenant (il coûte trop CHER au restaurateur généralement) mais la plupart des consommateurs sont toujours persuadés que tous les serveurs de restaurants bénéficient encore de ce service 15% intégré au TTC, donc ils donnent peu de pourboires.. d'où, entre autres (avec les horaires), une crise grave dans ce secteur avec des dizaines de milliers d'emplois non pourvus dans un pays qui compte pourtant 3 millions de chômeurs..

A noter également, pour ajouter à la complexité du système, que le service n'est pas obligatoirement de 15%, ce n'est en fait qu'une tradition.. J'ai équipé des restaurants qui "offraient" à leurs serveurs un service de 5, 7 ou 9,5 % !

Ajouté à cela la TVA qui change selon que tu consommes sur place ou que tu emportes ton déjeuner... et si tu l'emportes, le restaurateur n'a plus alors le droit de donner le service à ses serveurs sur ces factures... Pour le consommateur, c'est difficile de s'y retrouver..donc il donne rien ou pas grand chose, c'est plus simple!

Quant au fond du problème soulevé : la complexité pour le consommateur, je milite personnellement depuis longtemps pour qu'en France on ait également un système équivalent au canadien/américain!

Franchement le problème n'est pas si simple. On entre dans un autre débat, mais je trouve qu'il est également très dangereux d'avoir un système où les coûts sont cachés. En France, on ne se rend plus compte du tout du coût du domaine public. Si on payait à chaque fois nos 20% de TVA séparemment, on ferait peut-être plus attention, chacun à notre niveau, aux deniers publics.

Si je me souviens bien, le système de double taxe, qui existe aussi dans quelques états américains, se justifie pleinement : taxe pour le comté et l'état, ou l'état et la fédération... C'est important, je trouve, de savoir, ce que l'on paye réellement et à qui..

Là tu payes vraiment un impôt sur la consommation ! à chaque fois que tu consommes, c'est chiant, tu fais tes calculs, tu te rend compte du côut de ces taxes, tu peux pas y échapper, tu payes un impôt et tu le sais. En France, la TVA, l'impôt sur la consommation, passe totalement inaperçu.. La seule chose que retient le consommateur c'est que ce salop de commerçant vend ses produits beaucoup trop cher !

c'est exactement comme notre système de santé, un des meilleurs pendant longtemps mais courre tout droit dans le mur pour, en partie, les mêmes raisons. Les coûts étant totalement cachés et non assumés, ils explosent (évidemment pas que pour cette raison).

Pour revenir à tes anecdotes, je te rappelle que si le service en fast-food est par définition faible, les 15% versés le sont également sur un montant faible..

Rien ne t'empêche non plus de ne pas donner de pourboire si tu n'es pas content du service. Que le gars soit pas content c'est un autre problème!
Ayant donc beaucoup trainé dans les restaurants, je peux te dire qu'en France aussi les commentaires des serveurs sur les clients qui ne donnent pas ou peu de pourboires sont bien gratinés ! seulement s'ils expriment leur mécontentement de vant le client ils sont virés..

Quant à l'alcool, je pense que le problème est plus historique, et tient aux problèmes d'alcoolémie et de taxes très importantes.

Tu sais que même en France, sur une bouteille d'armagnac à 20 euros, tu paieras pratiquement 13 euros de taxes ? on est pas loin du niveau des taxes sur le pétrole.. (et pourtant les anglais par exemple ont des taxes encore plus importantes sur l'alcool). Si des taxes pareilles devaient être payées en caisse séparemment, à une époque on aurait pu être proche de la révolte..

bon, j'ai écrit en vrac tout et n'importe quoi ! je suis fatigué, je vais même pas relire ! c'est l'avantage d'un blog, on peut écrire n'importe quoi sans être censuré !! rires !!.. bon allez j'espère qu'on pourra vite se voir à paris histoire que tu nous racontes tes anecdotes en chair et en os!.

A+
le v

 
At 12:40 AM, Anonymous meloman said...

Salut Seb! Faisait longtemps j'avais pas lu ton blog! C'est toujours divertissant de te lire! :)

Pour ce qui est des pourboires, moi je ne me stress pas avec ça. Dans les buffets je donne environ 10%. Après tout ils n'ont vraiment pas fait grand chose! Et dans les fast-food : 0%. Non mais faut pas charrier. Comme tu dis, tu te fait chier debout en ligne à attendre ton tour, tu ramène tout à ta table, et tu va jetter les cochoneries dans les poubelles. Alors le petit pot "Pourboire" est là parcequ'ils espèrent que quelqu'un va en mettre, mais c'est loins d'être la majorité. Ceux qui donne un pourboire dans les fast-food c'est ceux qui ont pitié des employés sous-payés...

 
At 11:25 AM, Blogger Sébastien M. said...

Sympa le V : il dissimule une petite critique à mon encontre derrière un pseudo-compliment supposé faire passer la pillule...(cultivé / franchouillard)
Un peu comme un bonbon au poivre, sucré avant de devenir piquant...
Merci quand même pour le long commentaire, qui nous informe que tu es pour la transparence des taxes à la consommation.
Ça se défend.
Merci aussi à mes lecteurs québécois (Annie et Méloman) qui ont commenté en sachant résister à la tentation de me donner un coup de bâton au passage :-)

 

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